lundi 26 novembre 2012

Sport de contact

Sport de contact
Article paru dans l'édition du 14.01.12
A Caen, l'association Cap'Sport travaille avec des sans-abri ou des handicapés mentaux. Pas pour en faire des champions, mais pour créer du lien social

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Caen, le gymnase du Sacré-Coeur porte bien son nom. Car malgré le froid hivernal qui règne aux abords de l'avenue Sainte-Thérèse, c'est bel et bien la chaleur humaine qui émane de la salle de sports.
A l'intérieur, une scène rare se joue : une vingtaine de personnes sans-abri ou handicapées mentales ou psychiques se donnent la réplique à coups de raquettes et de petite balle blanche dans une pièce de théâtre écrite et mise en scène par l'association Cap'Sport. Au programme, deux heures de tennis de table suivies d'un tournoi de futsal, le tout entrecoupé d'un entracte.
Contrairement aux idées reçues, sans-abri et handicapés se mélangent de bon gré dans une ambiance qui laisserait pantois plus d'un club traditionnel. Seuls l'impact des balles contre les raquettes et les cris d'encouragements résonnent dans une salle qui se réchauffe à mesure que la transpiration perle sur le front des participants. Les membres de l'association sont appliqués et très réceptifs aux recommandations des « Casimirs du sport », surnom donné aux médiateurs sociosportifs de Cap'Sport en raison de la couleur orange de leurs tenues.
Les « Casimirs » s'adressent de la même façon - sur le même ton et avec la même fermeté - à tous leurs interlocuteurs. « Ça fait du bien d'être considéré comme n'importe qui de n'importe quel club de sport de la région. Ici, le regard ne change pas en fonction de nos situations. C'est positif, ça nous aide », assure Pierre-Yves, 26 ans, atteint de schizophrénie.
Les participants ayant, eux, une préférence pour les survêtements bleus, c'est une marée de « Schtroumpfs » qui, toutes les demi-heures, s'agglutine autour des « Casimirs » pour le changement d'exercice. Impossible de distinguer les sans-abri des handicapés, la majorité des matches mettant en jeu les uns face aux autres.
« Cap'Sport, c'est un peu comme l'arche de Noé. Nous mélangeons des publics différents qui n'ont pas l'habitude de se côtoyer », explique Philippe Fourrier, le coordinateur général de Cap'Sport. Créée en 2008 et revendiquant aujourd'hui 18 salariés pour 470 000 euros de budget prévisionnel en 2012, l'association mise sur la confiance et le respect qu'elle développe auprès de ses adhérents. Pas si facile quand on opère auprès de populations souvent mises au ban de la société : les sans-abri, les handicapés mentaux et les enfants des « zones sensibles et défavorisées ».
Alors, pour prouver sa bonne foi, l'association offre à ses membres - si l'assiduité aux activités le justifie - le kit intégral du parfait petit sportif : sac de sport, chaussures et survêtement aux couleurs de l'association. Certains ont revêtu l'ancien modèle, d'autres le nouveau. D'où la tendance bleutée des tenues des participants.
Et cette politique fonctionne. « En trois ans d'existence, on ne nous a même pas volé une balle de ping-pong. Si ! Une fois, un BMX a disparu... 48 heures ! s'amuse Philippe Fourrier. Nous sommes fermes sans être dirigistes. Nous voulons faire prendre conscience à nos adhérents qu'ils ne sont pas délaissés. Et pour cela, c'est le lien social que nous créons avec eux qui est déterminant. »
Et du lien, Cap'Sport a réussi à en tisser. Pour preuve, la séance de tennis de table se clôt sur un match en guise de finale entre deux sans-abri dont l'arbitre n'est autre... qu'un handicapé psychique ! Fièrement, il attribue les points sans se laisser distraire, faisant face aux contestations malicieuses des deux joueurs. « Il tient la baraque ! », lâche Mathieu Chaufray, un des « Casimirs » de la journée. Les autres participants se sont attroupés autour de la table centrale et y vont de leurs encouragements. Et en termes de volume sonore, les membres de Cap' Sport n'ont rien à envier à qui que ce soit.
Le match se termine sous les hourras d'un public chauffé à blanc, sans que quiconque ait idée du vainqueur ! Le résultat passe au second plan. « Le plus important, ce n'est pas le vainqueur, c'est de se retrouver tous ensemble », précise Eric, locataire au village de La Cotonnière, un centre d'hébergement d'urgence pour sans-abri.
Et c'est d'ailleurs tous ensemble, tel un seul homme, que le groupe se rue sur le mini-buffet mis en place par Cap'Sport. L'adage est bien connu : après l'effort... place au goûter ! Après deux heures de dur labeur, quatre-quarts et cafés sont à leur tour éprouvés.
C'est le moment où les discussions reprennent leurs cours et où les affinités se font et se défont. Brigitte, 45 ans, une des deux seules femmes de la journée et résidente à La Cotonnière, participe pour la première fois à ce genre d'activité. En discutant autour d'une tasse de café, elle découvre ce qu'il est impossible de deviner : « Il y avait des handicapés ? Je ne le savais pas et je ne m'en suis même pas rendu compte quand je jouais. »
Elle déplore le faible nombre de femmes mais assure qu'elle reviendra. Elle ne prend pas part à la séance de futsal mais reste encourager ceux qu'elle vient de rencontrer. Le lien a été créé. Mission accomplie. Qui a dit qu'il fallait diviser pour mieux régner ? Pas Philippe Fourier. Même s'il tempère : « On ne va pas changer le monde. Leurs vies ne seront pas changées radicalement. » Soit. Elles ne seront - juste - plus tout à fait les mêmes. Et c'est déjà beaucoup.
Alexandre Ferret

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