Pour une psychiatrie au service de la santé publique, par Jean-Yves Cozic
Le Monde.fr |
Dans un article paru dans l'édition datée du 10 mars du journal"Le Monde", Pierre Micheletti, médecin, professeur associé à l'Institut d'études politiques de Grenoble et Pierre Murry, praticien hospitalier en psychiatrie et président de la commission médicale d'établissement du centre hospitalier spécialisé Alpes-Isère, dénoncent le caractère inéquitable de l'accès aux soins psychiatriques.
L'on ne peut qu'être d'accord avec eux lorsqu'ils évoquent les perspectives démographiques maintes fois rappelées par les organisations syndicales de psychiatres. Chacun sait maintenant le nombre considérable de postes de praticiens vacants, le recours à des collègues certes actifs et disponibles, mais qui n'ont pas tous eu la chance de suivre le cursus de la spécialité – il faut savoir que bien des postes de praticiens hospitaliers sont occupés non par des psychiatres spécialistes, titulaires du diplôme d'études spécialisées, mais par des médecins issus du cursus de médecine générale. Année après année, le concours de praticien hospitalier en psychiatrie voit ses exigences minorées.
En psychiatrie libérale, l'avenir, du point de vue démographique, n'est guère meilleur lorsque l'on considère l'âge moyen des médecins actuellement en exercice – comme le rappellent les auteurs de l'article précité, 62 % des psychiatres en exercice ont plus de 50 ans.
Il est un secteur que les auteurs semblent oublier ou presque, alors qu'il tient une place importante dans le dispositif de soins français : le secteur médico-social, qui subit une véritable démédicalisation et qui accueille de plus en plus de malades mentaux et handicapés psychiques qui ne trouvent pas leur place dans le secteur sanitaire.
Aucune administration, aucun gouvernement, ne peuvent effectivement rester indifférents à une telle situation. Ajoutons quand même que la situation actuelle n'est pas le fait du hasard ni du nombre de "vocations" – si tant est que ce terme convienne. Elle est le produit de l'impéritie qui a prévalu dans les décennies précédentes quant aux choix en termes de numerus clausus, sans doute, mais surtout quant aux choix politico-administratifs. Sous le manteau impudique de la "Santé mentale", les technocrates ont voulu faire advenir un modèle promu par l'Organisation mondiale de la santé, qui n'est qu'un ersatz de psychiatrie. Certains rapports "commandés" par le politique vont même jusqu'à dénier tout intérêt réel à la psychiatrie libérale, qui ne s'occuperait que des "bleus à l'âme"...
Outre le fait que cela est faux, sur quels critères légitimes s'appuierait-on pour quantifier la souffrance psychique ? De manière également très pertinente, les auteurs demandent"une analyse réelle des besoins des territoires pour faire évoluer la sectorisation sur des bases objectives". Nous approuvons totalement cette demande, d'autant que l'approche comptable – et non point économique – du domaine de la santé ne cesse de répéter l'antienne maintenant éculée de "l'adaptation de l'offre aux besoins" alors que ceux-ci ne sont pas clairement repérés, faute d'une politique de vraie santé publique et d'études épidémiologiques suffisantes.
Notre syndicat a été fondé en 1967 – au lendemain des travaux du célèbre "Livre blanc de la psychiatrie" – à une époque où il s'agissait de construire une psychiatrie autonome – et non plus sous tutelle de la neurologie – et humaniste, sans passer sous les fourches caudines de telle école de pensée ou de tel parti politique.
La psychiatrie est actuellement en crise, comme de nombreux secteurs de la médecine. Elle fait l'objet de bien des attaques et lorsque se produit un drame, il est facile aux thuriféraires du tout sécuritaire de stigmatiser les patients et les soignants.
Une seule perspective nous semble source de possible progrès : une psychiatrie qui soit au service de la santé publique, en renforçant et articulant ses divers modes d'exercice, qui sont véritablement complémentaires : public, médico-social ou libéral. C'est là ce qui fait la richesse du modèle français de soins et de prévention. Loin de nous l'idée de la présenter comme devant demeurer immuable, mais les projets de réorganisation, d'inflexion, doivent considérer avant tout l'amélioration de la qualité des soins, la mise à disposition de la population sur l'ensemble du territoire – et le secteur n'est pas là un vain concept – de professionnels qualifiés. Le récent débat sur les psychothérapies a montré combien certains semblent encore ignorer la spécialité de la formation du médecin psychiatre.
Le Syndicat des psychiatres français, le seul à regrouper depuis sa fondation des praticiens exerçant dans les trois secteurs cités – public, médico-social et libéral – est là pour témoigner qu'aucun des trois champs d'activité ne peut ignorer les deux autres.
Le docteur Jean-Yves Cozic est président du Syndicat des psychiatres français.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire