
ernard C., 57 ans, est le plus ancien de la bande. Il a emménagé là, dans cette HLM du quartier de Moulins, à Lille, au milieu des années 1990, après un long séjour en hôpital psychiatrique. Sa maladie ? Bernard C. reste discret sur le sujet. Il indique seulement qu'elle se manifestait déjà à l'époque où il travaillait. Tout cela remonte à loin, vingt ou vingt-cinq ans peut-être. Aujourd'hui, Bernard C. s'est extrait de ce profond trou noir. Il se sent bien dans le vaste appartement qu'il occupe avec deux autres hommes, également atteints de troubles psychiques, et un étudiant. Maxence T., l'un des colocataires, âgé de 34 ans, dit, lui aussi, apprécier cette vie en « communauté ». Elle l'aide à remonter la pente après la dépression qui l'a flanqué à terre il y a quelques mois.
Comme Bernard et Maxence, ils sont quelques dizaines à loger dans un « appartement associatif ». Ce dispositif a été créé sur la zone est de l'agglomération lilloise, grâce au docteur Jean-Luc Roelandt et à l'Association médico-psycho-sociale (AMPS), qui ont mis en synergie toutes les bonnes volontés : élus locaux, travailleurs sociaux, équipe de psychiatrie publique... Deux organismes HLM - Lille métropole habitat (LMH) et SLE Habitat - et quelques bailleurs privés sont impliqués. L'AMPS propose également d'autres formes de logement pour les personnes en souffrance psychique : une « résidence associative et thérapeutique », qui comporte plusieurs studios et un grand appartement hébergeant six malades affectés par des « handicaps profonds », deux autres structures collectives, des familles d'accueil... Cette action vise à promouvoir des « alternatives à l'hospitalisation » au nom d'une « psychiatrie citoyenne » qui s'intègre dans la ville, souligne le docteur Roelandt.
L'accès aux appartements associatifs dépend d'une commission qui réunit une multitude de « partenaires » : bailleurs sociaux, associations tutélaires, soignants, représentants des familles et des usagers... Depuis la création de cette instance de décision, en 1998, quelque 150 logements, disséminés dans le tissu urbain, ont été mis à disposition.
Ce système est plutôt bien accepté par le voisinage. « Les gens se montrent compréhensifs », rapporte Lyliane Frisicale, chargée du partenariat associatif et institutionnel à LMH. « Les plaintes de riverains sont rares », renchérit Danièle Duvieilbourg, responsable du développement social au sein de SLH Habitat. Quant à l'agence immobilière qui gère les biens de propriétaires privés, elle n'a été confrontée qu'à un seul locataire difficile. « Mais l'AMPS a très vite réagi, raconte Jean-Luc Chuine, l'ancien responsable de l'agence. En un mois, le problème a été résolu. »
Seule anicroche peut-être : l'entretien. Certains occupants peinent à « s'approprier » les lieux, observe Mme Frisicale. « Ils laissent les fenêtres ou les volets fermés, par exemple, et n'aèrent jamais les pièces, ce qui, à la longue, crée des problèmes d'humidité », mentionne-t-elle.
« CAGES DORÉES »
Les appartements associatifs constituent un « progrès immense », commente Claude Ethuin, président de Nord-Mentalités, une association « d'usagers et d'anciens usagers des services de soins en santé mentale ». Mais ils ne doivent pas se transformer en « cages dorées », prévient-il. Or les personnes prises en charge sont parfois tellement encadrées qu'elles risquent d'être prisonnières d'une forme d '« assistanat ». Un peu comme si l'hôpital n'avait fait que se déplacer « à domicile », déclare Claude P., secrétaire de Nord-Mentalités. En outre, il arrive que les problèmes d'isolement perdurent, faute de vie collective dans l'appartement. Plusieurs malades peuvent, en effet, très bien cohabiter sous le même toit et n'entretenir que des relations a minima. « Ils restent dans leurs chambres, décrit M. Ethuin. Les pièces communes ne sont pas utilisées. »
Il n'empêche : ce dispositif répond à une problématique « majeure », selon la formule employée par le Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées dans le rapport qu'il devait remettre, lundi 12 décembre, au président de la République, Jacques Chirac.
La plupart des associations de lutte contre l'exclusion doivent, en effet, faire face à des « personnes en souffrance psychique » qui ont besoin d'une « prise en charge adaptée ». Ces structures se sentent souvent « dépassées » par une tâche pour laquelle elles ne sont pas préparées. Les organismes HLM et les foyers de travailleurs migrants se disent, eux aussi, démunis face à un phénomène qui va crescendo.
Dans la sphère médicale, les professionnels insistent sur la « difficulté à faire sortir d'hospitalisation des malades », d'après le Haut Comité. Quelque 13 000 personnes sont hospitalisées depuis au moins un an, alors même que nombre d'entre elles « sont suffisamment autonomes pour être traitées à domicile ». A l'inverse, d'autres malades sont à la rue ou logés de façon précaire, si bien qu'ils ne peuvent pas se soigner.
Maisons d'accueil spécialisées, foyers médicalisés, appartements « de coordination thérapeutique », logements associatifs... Des outils existent, reconnaît le Haut Comité, mais en nombre « insuffisant ». En outre, le développement de certaines structures collectives est bloqué par une « mesure administrative », qui proscrit des « projets sociaux » pour l'accueil « de telle ou telle catégorie spécifique de population ».
Le Haut Comité plaide pour une meilleure prise en compte des besoins des « handicapés psychiques » dans les politiques de l'habitat. Il souhaite également que les acteurs de la santé mentale, de l'action sociale et du logement se concertent plus étroitement à travers une « conférence territoriale annuelle ».
Bertrand Bissuel
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